17 ans de bd à hautvillers
Le 11 et 12 avril 2026 la ville de Dom Pérignon accueille la 17e édition du festival le plus effervescent de la bande dessinée
Le 11 et 12 avril 2026 la ville de Dom Pérignon accueille la 17e édition du festival le plus effervescent de la bande dessinée
Les 11 et 12 avril 2026, dans la ville de Dom Pérignon, va se dérouler la 17e édition du festival de la BD d'Hautvillers (https://www.bd-bulles.com/). Pour toutes les amatrices et tous les amateurs de bulles - dans tous les sens du terme - ce festival est devenu un incontournable tant dans l'univers de la bande dessinée qu'en Champagne.
Pour le présenter j'ai choisi d'interviewer Laurent Couesnon, le président de l'association BD-Bulles, qui l'organise depuis 2011.
Il nous en retrace l’histoire, évoque quelques-uns des grands moments qui ont contribué à sa réputation, se souvient de magnifiques rencontres avec des autrices et des auteurs, et nous parle également de l’édition de cette année, notamment du dessinateur choisi pour en être l’invité d’honneur, Alexandre Clérisse, dont on peut d’ores et déjà admirer le travail dans l’exposition qui lui est consacrée à Pressoria (Aÿ-Champagne), ouverte depuis le 30 mars et qui se poursuit jusqu'au 15 avril.
On y découvre un festival à taille humaine, convivial mais pétillant, où il fait bon flâner pour contempler des planches originales, puis aller échanger avec les artistes invités, obtenir une ou plusieurs dédicaces, avant de terminer la journée, pourquoi pas, un verre de champagne à la main.
C’est aussi l’occasion de voir ou de revoir toutes les affiches réalisées spécialement par les artistes pour le festival, mais aussi de superbes triptyques (qui dévoilent les différentes étapes d’un dessin, depuis son esquisse jusqu’à son encrage), dans lesquels les bulles de champagne se mêlent avec une grande élégance aux bulles de la bande dessinée.
Alexandre Clérisse, affiche du 17efestival de BD d'Hautvillers (11 et 12 avril 2026)
D'où vient le festival de BD d'Hautvillers ? Peux-tu m'en faire un petit historique ?
Laurent Couesnon, président de l'association BD-Bulles
Laurent Couesnon
L’association BD-Bulles a été créée en 2006 à Epernay par une poignée de passionnés de bande dessinée. À la suite de changements au sein de cette association (dans lesquels je ne rentrerai pas), nous nous sommes installés à Hautvillers. En effet, le président de l’époque était Altavillois et, de par son métier, disposait d’un vaste réseau de connaissances et de partenaires dans cette ville.
Hautvillers présentait plusieurs atouts : berceau du champagne, l’un des plus beaux villages de la région, ainsi que la présence de vignerons partenaires. Bref, un lieu idéal pour accueillir auteurs et autrices. Le champagne, en tant que vecteur touristique, permet évidemment de développer l’image du festival.
À titre personnel, j’ai été bénévole dès la première édition, avant de devenir secrétaire puis président de l’association à partir de 2011. Il reste aujourd’hui une équipe resserrée, un noyau dur : une bande de copains et d’amis - avant même d’être membres de l’association BD Bulles - qui aiment la bande dessinée, la musique et collectionnent tout ce qui s’en rapproche.
Quelle est l'ambition du festival ? Et comment se déroule-t-il ?
Laurent Couesnon
L’ambition du festival est avant tout de faire de belles rencontres, d'inviter des auteurs, d'amener les jeunes à la lecture et de mettre en valeur le travail des artistes à travers des expositions d’originaux. Pour moi, de la même manière qu’on va dans un musée pour voir des tableaux ou des sculptures, on peut, à Hautvillers, découvrir des planches et des dessins originaux. Voir les originaux est essentiel pour percevoir le travail de l’artiste. Le format des planches, les outils utilisés, tout cela n’a plus rien à voir avec un album imprimé (même si, ces dernières années, les imprimeurs se sont grandement améliorés – contrairement par exemple aux Astérix des années 70-80, aux couleurs très approximatives).
Pour revenir au festival, nous n’avons pas vocation à nous agrandir, d’abord parce qu’il existe déjà de nombreux festivals en France et en Belgique : je pense à ceux de Saint-Malo, d’Amiens ou de Blois, qui sont formidables et disposent de moyens financiers supérieurs aux nôtres. Toute l’équipe d’Hautvillers est bénévole. Nous avons chacune et chacun nos métiers. Aussi, l’idée d’un festival à taille humaine, convivial, dans lequel les auteurs se sentent bien, me convient parfaitement. Chaque année, nous accueillons une vingtaine d’autrices et d’auteurs, ce qui est déjà beaucoup, car il faut pouvoir discuter et échanger avec chacun d’eux.
Un week-end de festival passe très vite, alors même qu’il nous a fallu toute une année pour le préparer.
photographie du festival
photographie du festival: les dédicaces
photographie du festival: exposition des planches de David Merveille en 2016
En 17 ans vous avez vu passer de nombreux auteurs. Rétrospectivement y a-t-il eu des moments particulièrement forts ? Des auteurs qui ont été essentiels? Bref des cuvées de ce festival que tu considères comme « millésimées »?
Laurent Couesnon
La réussite d’un projet tient souvent à plusieurs éléments : des rencontres, d’abord, un peu de culot aussi, et enfin, de la réussite. Cela a été le cas pour Hautvillers. Nous avons eu la chance dès le début de recevoir des pointures comme François Boucq ou Jean-Pierre Gibrat. Ce qui nous permis d’en recevoir d’autres ensuite comme Philippe Delaby, Gradimir Smudja ou Miguelanxo Prado.
François Boucq, affiche du 2efestival de BD d'Hautvillers (2008)
Affiche de l'exposition « Bouncer & co » organisée dans le cadre du festival de BD d'Hautvillers en 2008
Quand j’étais jeune j’étais abonné à la revue A Suivre (un équivalent de Pilote ou de Métal hurlant). J’y ai découvert tout un tas d’auteurs fort intéressants comme François Schuiten, Tardi ou Jean-Claude Denis. Pouvoir inviter tous ces auteurs était un objectif secret. Jean-Claude Denis, Grand Prix d’Angoulème, en est le parfait exemple. Le recevoir à Hautvillers a été un grand bonheur. D’autant plus qu’il vient désormais régulièrement sur le festival, dès qu'il le peut. Il est devenu un ami tout comme Jean Solé et bien d’autres... Et c’est formidable !
Jean Solé, affiche du 7efestival de BD d'Hautvillers (2013)
Jean-Claude Denis, affiche du 8efestival de BD d'Hautvillers (2014)
Rien que pour ça, l’investissement en vaut la peine. Avoir accueilli Jean-Pierre Gibrat à Hautvillers nous a ouvert quelques portes : ça a fonctionné comme une sorte de capital confiance auprès d’autres auteurs.
Comment ce petit festival a-t-il pu recevoir une telle pointure ? C’était le bon moment, en 2010, car Gibrat participait encore à de nombreux festivals, avec son agent que nous avons rencontré et qui connaissait lui-même d’autres auteurs. Nous avons ainsi pu exposer quelques planches originales de son album emblématique Le vol du corbeau (tome 1, 2002, tome 2, 2005, éditions Dupuis). Aujourd’hui, ce ne serait plus possible, car toutes ses planches sont conservées à la galerie Maghen, à Paris.
Jean-Pierre Gibrat, affiche du 3efestival de BD d'Hautvillers (2009)
Jean-Pierre Gibrat en dédicace au festival de BD d'Hautvillers (2009)
Dans la foulée, en 2011, il y a eu la venue de Philippe Delaby (qui nous a quittés prématurément). Ce fut certainement l’année où nous avons connu la plus forte fréquentation. Le plateau que nous avions réuni, avec Philippe Delaby, mais aussi Jérémy, Béatrice Tillier, Philippe Xavier et Olivier Grenson, notamment, était exceptionnel ! Les chasseurs de dédicaces étaient bien présents. Il nous a d’ailleurs fallu mettre en place des tickets-dédicace pour limiter les files d’attente.
Philippe Delaby, affiche du 5efestival de BD d'Hautvillers (2011)
Olivier Grenson, affiche du 9efestival de BD d'Hautvillers (2015)
Je pense également à tous ceux qui sont venus et qui sont aujourd'hui décédés. C’est le cas de Raoul Cauvin, avec ses 40 millions d’albums vendus : un monsieur très humble, très respectueux des autres, et un très grand auteur. De mémoire, je crois que nous n’avons jamais autant ri sur un festival que lorsqu’il est venu, à deux reprises, avec Daniel Kox (le dessinateur de la série L’agent 212).
Je pense aussi, bien entendu, à Étienne Willem, qui était un habitué, l’un des piliers du festival, et qui est parti trop tôt. Il nous faisait confiance depuis 2010 et était présent chaque année. Étienne affectionnait les histoires mettant en scène des personnages animaliers. Nous lui avons consacré deux expositions, et il a été président d’honneur du festival en 2018.
Étienne Willem, affiche du 12efestival de BD d'Hautvillers (2018)
Affiche de l'exposition Étienne Willem organisée dans le cadre du festival de BD d'Hautvillers en 2018
Il faut aussi mentionner tous les auteurs étrangers que nous avons reçus : les Espagnols Ana Mirallès et Miguelanxo Prado, le Serbe Gradimir Smudja, ou encore l’Anglais David Lloyd. Ce fut une véritable chance pour nous d’obtenir la confiance de ces auteurs, même si cela impliquait parfois une logistique un peu complexe, dont nous gardons, rétrospectivement, de très bons souvenirs. L’auteur va-t-il pouvoir prendre son avion puis son train sans encombre ? Quand on pense aux aléas de l’organisation que sont les grèves de train, la Covid, la neige en avril (c’est arrivé !), on s’aperçoit que ces questions sont tout sauf triviales.
Pour finir, je dirais que je garde une tendresse toute particulière pour un auteur belge, David Merveille, avec son univers à la Jacques Tati et son talent d’affichiste. La Belgique est un formidable terreau d’auteurs et d’autrices.
Miguelanxo Prado, affiche du 11efestival de BD d'Hautvillers (2016)
Ana Mirallès, affiche du 14efestival de BD d'Hautvillers (2022)
David Lloyd en dédicace au festival de BD d'Hautvillers (2008)
David Lloyd en dédicace au festival de BD d'Hautvillers (2008)
Affiche de l'exposition David Lloyd organisée dans le cadre du festival de BD d'Hautvillers en 2008
David Merveille, affiche du 15efestival de BD d'Hautvillers (2023)
Affiche de l'exposition David Merveille organisée à Hautvillers par l'association BD Bulles en 2016
Peux-tu nous parler de cette année ? Notamment dire un mot sur votre invité d'honneur : Alexandre Clérisse ? Pourquoi lui ? Et comment choisissez- vous chaque année l'invité d'honneur ?
Laurent Couesnon
Alexandre Clérisse, je suis son travail depuis longtemps, et je crois que ça fait bien 10 ans que je l’invitais ( si je me réfère à l'historique de mes mails) ! Cette année 2026 a été la bonne.
Son travail est différent car il dessine directement sur un support numérique. Or, le choix du ou de la président(e) d’honneur - celui ou celle qui réalise le visuel de l’affiche du festival - est primordial. J’y pense d’abord en me demandant : Cela ferait-il une belle exposition ? Ensuite, il faut prendre en considération la notoriété de l'auteur ou de l'autrice, le nombre d’albums réalisés, vendus, ainsi que ce qui se dégage du travail de l’artiste. Bref, il s'agit de se poser la question : ferait-il ou ferait-elle un(e) bon(ne) président(e) d’honneur ?
Enfin, il faut tenir compte des sorties d’albums et des disponibilités de l'artiste. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un travail mené en amont, sur plusieurs années pour les auteurs et autrices les plus important(e)s. J’ai d’ailleurs ma petite liste, et j'en relance certains tous les ans.
Alexandre Clérisse a travaillé sur les éléments de décor du film The French Dispatch (2021) de Wes Anderson, et cet univers cinématographique me parle beaucoup. Là, forcément, il marque des points ! Il réalise ses albums de bande dessinée en numérique, sur tablette graphique, mais cela ne l’empêche pas de créer aussi des images de manière traditionnelle (encre et crayon), dont certaines pourront d’ailleurs être exposées à Pressoria, à Aÿ-Champagne.
Il y aura également de nombreuses sérigraphies sur le thème du cinéma, avec des couleurs tranchées et un style unique, immédiatement reconnaissable, mêlant formes géométriques, détails foisonnants et teintes flamboyantes. Et puis, bien sûr, il y a ses albums réalisés avec Thierry Smolderen au scénario, que nous avons particulièrement appréciés.
Alexandre Clérisse était donc un excellent candidat pour réaliser le visuel du festival.
Affiche de l'exposition Alexandre Clérisse organisée à Hautvillers par l'association BD Bulles du 30 mars au 15 avril 2026
Alexandre Clérisse
Couverture de l'album L'Été Diabolik (2016) de Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse
© Dargaud
Couverture de l'album Moonlight Express (2025) de Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse
© Seuil
Planche extraite de l'album Moonlight Express (2025) de Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse
© Seuil
Hautvillers c'est aussi la ville de l'origine du champagne, avec l'abbaye Saint-Pierre d'Hautvillers qui abrite la tombe de Dom Pérignon. En quoi le champagne est-il intimement lié au festival et fait-il partie de son identité ?
Étienne Willem, triptyque éditée en 2012
A noter qu'à l'arrière plan on aperçoit l'abbaye Saint-Pierre d'Hautvillers qui accueillit non seulement Dom Pérignon mais aussi Dom Ruinart.
Laurent Couesnon
Oui, Hautvillers, c’est le « berceau du champagne », difficile donc d’y échapper. Comment ne pas profiter de son image, à la fois festive et empreinte d’élégance ?
Chaque année, nous demandons à un auteur différent de réaliser le visuel de l’affiche. Je les laisse libres dans leur création, tout en leur glissant qu’il serait bien d’avoir « une petite touche champagne », un détail, des vignes, une coupe, ou, mieux encore, une abbaye en arrière-plan. J’ai toujours pensé que cela faisait partie de l’identité du festival et permettait justement de nous démarquer des autres. Les affiches du festival d’Hautvillers sont indéniablement associées à l’image du champagne.
On y retrouve d’ailleurs souvent des personnages féminins, et je crois que cela s’inscrit dans la grande tradition des affichistes comme Mucha, Cappiello ou Andreis, qui ont travaillé pour les grandes maisons de champagne. C’est très bien, car nous avons désormais une véritable collection d’affiches du festival d’Hautvillers. Ainsi, si nous atteignons la 20ᵉ édition, nous pourrons éditer quelque chose pour célébrer cet anniversaire.
Mohamed Aouamri, affiche du 1erfestival de BD organisée à Epernay en 2006
Riff Reb's, affiche du 11efestival de BD d'Hautvillers (2017)
Julien Solé, affiche du 13efestival de BD d'Hautvillers (2019)
Léonie Bischoff, affiche du 16efestival de BD d'Hautvillers (2025)
Sur les affiches : chaque année vous avez une affiche originale (ainsi que des triptyques). Quel est le principe de ces affiches et peux-tu en choisir quelques-unes qui pour toi sont marquantes et que tu pourrais un peu commenter ?
Laurent Couesnon
L’affiche réalisée par Gradimir Smudja en 2012 est particulièrement intéressante. On y voit Toulouse-Lautrec et la Goulue ; on pense immédiatement au cabaret, au champagne, à la fête et aux magnifiques affiches de l’époque. Gradimir Smudja est avant tout un peintre, plus qu’un auteur de bande dessinée classique. Il est passionné d’art, et cela se ressent : le travail sur ses planches est titanesque !
Gradimir Smudja, affiche du 6efestival de BD d'Hautvillers (2012)
Affiche de l'exposition Gradimir Smudja organisée dans le cadre du festival d'Hautvillers en 2012
Gradimir Smudja, étiquette de champagne éditée pour le 6efestival de BD d'Hautvillers (2012)
L’affiche réalisée par Olivier Schwartz retient également mon attention, car Spirou - personnage ô combien important dans la bande dessinée - y est représenté. C’est chouette d’avoir un Spirou sur une affiche. De plus, Schwartz est très talentueux dans ce qu’on appelle la ligne claire. Son travail n’est pas sans rappeler celui d’Yves Chaland, dont j’admire l’œuvre. Le dessin de l’affiche est inspiré de l’album Le Groom vert-de-gris (2009, éditions Dupuis), qui se déroule pendant la guerre et qui fait partie d’une série dérivée de la collection classique de Spirou. C’est d’ailleurs le triptyque que nous avons le plus vendu, car Spirou est très collectionné.
Pour en savoir plus sur le champagne chez Spirou :
Olivier Schwartz, affiche du 4efestival de BD d'Hautvillers (2010)
Olivier Schwartz, triptyque éditée en 2010
J’aime beaucoup également le triptyque de Jean-Claude Denis, son personnage Luc Leroi accompagné de Paul Gauguin y jouent de la musique dans une ambiance feutrée. Sur la table, on retrouve une bouteille de champagne ainsi que ce qui pourrait être une vieille bouteille de marc.
Enfin, il y a celui d’Arnaud Poitevin, qui a représenté les personnages de sa série Les Spectaculaires, très dynamiques, très « bande dessinée », où l’on voit Pétronille, l’héroïne, tenant - encore ! - une bouteille de champagne.
Jean-Claude Denis, triptyque éditée en 2016
Arnaud Poitevin, triptyque éditée en 2018
Informations
L'exposition Alexandre Clérisse a débuté le 30 mars 2026 à Pressoria à Aÿ-Champagne.
Le festival de BD d'Hautvillers se tient les 11 et 12 avril 2026.
Pour en savoir plus :
le site de l'association BD-Bulles : https://www.bd-bulles.com/